Respirer

Ecole, Moments parfumés

    Passée cette découverte des senteurs, cette émergence de sensations nouvelles, on nous indiqua qu’il fallait apprendre et reconnaître chacune d’entre elles.      Au début, cela semblait facile, car chaque odeur avait sa famille, camphrée, citronnée, fleurie, épicée, boisée… Elles devenaient en quelque sorte la pierre d’angle de leur catégorie. Elles étaient la référence à laquelle mon esprit s’accrochait.

            Au fil des semaines, mon nez s’affinait, mais les matières gagnaient en complexité, en similitude. Les pierres se faisaient plus glissantes, je peinais à les atteindre.

        Comment faire la différence entre six variétés de rose, quatre sortes de citron ? Comment dire sans faillir lequel entre Calandre et Rive Gauche est le bon ?

      La réponse un jour s’imposa d’elle-même, alors que je sentais de l’absolu de tubéreuse, voyant les champs de mes voyages indiens fleurir sous mes yeux.

          Toutes ces matières, tous ces parfums, il ne fallait pas les sentir, mais les respirer. Se les approprier, les relier à des souvenirs, à des mots du quotidien.

       Ainsi certaines senteurs se sont retrouvées affublées d’une description peu commune. Sandwich à la tomate, cire, liqueur des chocolats, feutre au cassis sont venus s’ajouter à mon vocabulaire olfactif. Eau Sauvage est devenu « Popof » et «Mamie » a remplacé Mitsouko.

         Parfois, alors que je pensais connaître tous les recoins odorants de ma mémoire, celle-ci me fait visiter des lieux, des appartements d’autrefois, à l’instar de Georges Perec dans La Vie Mode d’Emploi. Des odeurs que je pensais anodines se sont révélées indispensables. Le placard à manteaux de ma grand-mère et le savon de l’école maternelle font désormais partie de mon orgue à parfums.

         Tous ces souvenirs, toutes ces découvertes se rejoignent, s’entremêlent, pour former un tissu olfactif, une toile de vie et de parfums, qui je l’espère s’étendra sans fin.

 

« Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d’une manière un peu lourde et lente, dans cet endroit neutre qui est à tous et à personne, où les gens se croisent presque sans se voir, où la vie de l’immeuble se répercute, lointaine et régulière. De ce qui se passe derrière les lourdes portes des appartements, on ne perçoit le plus souvent que ces échos éclatés, ces bribes, ces débris, ces esquisses, ces amorces, ces incidents ou accidents qui se déroulent dans ce que l’on appelle les « parties communes », ces petits bruits feutrés que le tapis de laine rouge passé étouffe, ces embryons de vie communautaire qui s’arrêtent toujours aux paliers. »

Georges Perec, La Vie Mode d’Emploi

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